LA BOÎTE À JOUJOUX, CENT ANS DÉJÀ
 
Ce qui est saisissant dans La Boîte à joujoux, c’est l’apparente simplicité derrière laquelle se cache un propos multiple, aussi léger que "profond", offrant de nombreuses réflexions sur l’enfance, l’homme et l’univers, en résonance avec le monde d'aujourd'hui.


Oeuvre multimédia avant l'heure, La Boîte à joujoux est aussi une parabole, illustrant le rôle métaphysique de la musique comme responsable du mouvement et de la vie.

 

Regard sur l’enfance, ambiguïté d’une œuvre  à la fois douce et amère

 
Avec La Boîte à joujoux, Debussy signe peut-être sa confession musicale la plus intime : son rapport à l’enfance. Sentiment complexe, à la fois tendre, doux et mélancolique, révélé par l'amour infini qu'il avait pour sa fille Emma, dite "Chouchou".
 
Debussy disait avoir besoin d’enfance pour composer : "Je veux chanter mon paysage intérieur avec la candeur naïve de l’enfance" pouvait-on lire dans ses écrits de Monsieur Croche. En même temps, il avoue que l'enfance lui inspire la peur. En 1911, cherchant à s’installer dans une nouvelle demeure, il souhaite trouver "une petite maison dans un parc où on a peur étant petit" (Jean Yves Tadié, Le Songe Musical).
 
Ce paradoxe existe bien chez Debussy, et c'est une part méconnue du compositeur.

 

Dans La Boîte à joujoux, l’enfance est décrite comme un monde à la fois ludique et magique, tout à la fois affecté, fragile, pétri d'angoisse et de solitude... fortement cruel.
 
Tout ceci est lisible à travers les dissensions sévères et déchirantes que vivent les jouets. C'est ce qui m'a touché dans La Boîte à joujoux, petit ballet miniature... faussement "enfantin". 

 

Regard sur l’enfance ou sur les grandes personnes ?
Une boîte d’où surgissent de multiples questions sur le monde

 

Prélude à la Grande Guerre, le climat belliciste dans lequel l’œuvre a vu le jour teinte le spectacle, plaçant un soldat au centre de l'action et mettant en scène une effroyable guerre de petits pois.  Cela met en miroir les échos déchirants de cette guerre d’il y a cent ans et notre monde actuel, malheureusement toujours aussi conflictuel.
 
Les sentiments de jalousie, de convoitise, les règlements de comptes et les guerres n'ont-ils pas pour préludes les jeux d'enfants dans les cours d’écoles et le secret de leur chambre ?
On ne peut que le constater, cela semble inscrit dans la nature éternelle des choses.
 
"Les boîtes à joujoux sont des sortes de villes dans lesquelles les jouets vivent comme des personnes. Ou bien les villes ne sont peut-être que des boîtes à joujoux dans lesquelles les personnes vivent comme des jouets"

(André Hellé, extrait de la partition pour piano de La Boîte à Joujoux, 1913).
 

L’union du mouvement et du figé, une œuvre bergsonienne qui offre une vision presque métaphysique de la musique

 
La collaboration Hellé-Debussy pour La Boîte à Joujoux illustre deux grands principes chers à Debussy : le mouvement et la liberté.


En ce début de XXe siècle, l’école des Ballets Russes poussait à l’extrême l’aspect anguleux, syncopé, rompu et saccadé de la gestuelle chorégraphique, celle-ci inspirant parfois une forme de dureté extrême, vision mécanisée et démente du danseur, de l’être humain.
 

Hellé en était friand. Il souhaitait que La Boîte à joujoux puisse s’en inspirer, mais Debussy, lui, jugeait cette danse "vilaine et sauvage" ! (correspondances de Claude Debussy 1872-1878, éditions Gallimard, 2005).


Liberté, ondulation, mouvement continu, formes libres sans cesse renouvelées : voilà résumé le credo de Debussy, participant à la fois du symbolisme et de l’art nouveau.
Il allait collaborer avec Hellé, précurseurs du cubisme, pour qui l’aspect schématique, anguleux et découpé formait une autre esthétique, à la mode en ce début de siècle.
 
Deux sensibilités s’opposent et se rejoignent autour d’un projet mettant en scène des pantins (des "androïdes" comme disait  Maeterlinck) en vogue dans les ballets de cette époque, et dont le mouvement rompu et saccadé en est l'essence.
 
Rien d’étonnant pour Hellé... mais pour Debussy ?
 
Tous les motifs d’une collaboration artistique riche en paradoxes sont réunis pour nous offrir pistes et réflexions sur ce que Bergson aurait pu intituler la "dialectique du mécanique et du vivant" : rencontre du mouvement et du figé... créant l’accident, le rire enfantin, libérateur.
 
Le fait que Debussy ait été fasciné par l’idée d’un spectacle de pantins peut s’expliquer par une vision métaphysique de la musique qui donne vie, rétablit le mouvement et transcende la mort.

 

Les dessins de Hellé, par essence immuablement "figés" sur les pages illustrées de la revue se décollent et s’animent sur la musique de Debussy qui, elle, librement, peut s’échapper du piano et se déployer dans l’espace.
 
La Boîte à joujoux, malgré la modestie de sa forme, est une touchante parabole métaphysique, une ode au triomphe de la vie, du mouvement et de la liberté ; une ode à la musique comme principe vital et créatif.
 
"La musique est une mathématique mystérieuse, dont les éléments participent de l’infini. Elle est responsable du mouvement des eaux, des courbes que décrivent les brises changeantes : rien n’est plus musical qu’un coucher de soleil"
(Claude Debussy, Monsieur Croche et autres écrits, Gallimard, 1987).
 

 
Alexandre Martin-Varroy