Pourquoi Les Sonnets

 

La découverte des Sonnets fut pour moi un véritable choc. Outre la rareté poétique et l’immense plaisir esthétique que procure une telle lecture, j’ai eu l’impression que c’était moi qui aurais pu écrire ces mots, ces images, pour exprimer un amour passionnément irréel, débordant, un amour contrarié, brimé, piétiné dont j’ai pu faire l’expérience, et d’ailleurs… qui de nous ne l’a pas faite ?

 

L’expression directe d’un homme amoureux d’un autre homme m’a touché mais aussi, plus loin dans le recueil, celle d’un autre amour pour une femme, tout aussi mystérieux, laissant supposer une relation triangulaire. L’identité des deux interlocuteurs, dont le jeune homme évoqué pourrait être l'inspirateur et même le dédicataire des Sonnets - un certain « W.H » - a fait couler beaucoup d’encre. S'agit-il d'une relation passionnelle mais sans « consommation sexuelle » comme l'implique le Sonnet 20 ou d'une relation homosexuelle ? Employer le mot homosexuel est considérer le problème comme résolu, ce que nul ne peut se permettre de faire vu les éléments à prendre en compte.

 

Mais ce n’est pas ce mystère biographique, ni même l’expression d’un amour pour un homme, prédominant dans ces vers, qui m’a poussé à interpréter Les Sonnets.

 

C’est davantage le récit du déchirement qu’engendre la quête de l’absolu, de l’éternité, la quête de la Beauté, au regard d’un monde inéluctablement voué à la décrépitude, à la corruption et à la mort. C’est bien de cela, entre autres, qu’il est question, sans compter de multiples contradictions et autres sujets philosophiques comme le rôle de l’art, de l’artiste, le thème de la justice, de la politique, et même… le thème du dérèglement climatique, de la destruction du cosmos par l’homme. 

 

C’est ce vertige platonicien, peint avec une minutie de génie, non sans une certaine parenté avec l’œuvre tardive de Pasolini ou de Thomas Mann, qui a résonné en moi à un âge ou les questions les plus fondamentales de la transmission se posent (que vais-je laisser de « bon » à cette terre qui m’accueille en résidence ?), où l’âge mûr retentit comme le préambule funeste de la solitude, de l’abandon et de la mort, pour ne pas nommer la vieillesse.

 

C’est cette révolte contre le cours du temps et la corruption inéluctable du réel qui est ici racontée, entraînant un sentiment de lassitude que JeanMichel Déprats résume ainsi à propos du Sonnet 66 : "La lassitude exprimée dans ce sonnet n’est pas sans rappeler celle qu'éprouve Hamlet quand il dit "J'ai depuis peu, pourquoi je n'en sais rien, perdu toute ma gaieté... et de fait, mon humeur est si pesante que cette belle architecture, la terre, me semble un promontoire stérile" (Hamlet, II, ii, vers 260-264, Pléiade p.780), dans le passage où il définit l'homme comme quintessence de poussière. La lassitude en question, c'est ce que les Élisabéthains appelaient la mélancolie, en termes modernes la dépression".

 

Lassé de tout, j'aspire au repos de la mort :

Las de voir le mérite acculé à mendier,

Et la médiocrité parée de beaux atours,

Et la foi la plus pure coupable de parjure,

Et les honneurs dorés offerts aux impudents,

Et la chaste vertu crûment prostituée,

Et la perfection même indûment avilie,

Et la vigueur claudicante, paralysée,

Et la science muselée par l'autorité,

Et la (docte) sottise étouffant le talent,

Et la vérité nue rebaptisée simplesse,

Et le bien captif devenu servant du mal,

Lassé de tout cela, je voudrais m'en aller,

Si mourir n'était pas laisser mon amour seul.

 

Sonnet 66

William Shakespeare

Traduction Jean-Michel Déprats

Shakespeare, Œuvres Complètes,

Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade

Version inédite

 

Mais on voit, dans le distique final, que la maladie d’amour reprend ses droits, annihilant toute force égotique jusqu’à celle, extrême, d’autodestruction, conférant à cet amour une place quasi religieuse, une abnégation telle que l’être aimé reviendra obstinément, comme une malédiction, dans l’orbite de celui qu’il hante, devenu esclave.

 

C'est quand j'ai les yeux clos que mes yeux voient le mieux.

Tout le jour ils n'observent que des choses futiles,

Mais quand je dors, c'est toi qu'ils contemplent en rêve,

Et perçant leurs ténèbres, percent la nuit vers toi.

 

Sonnet 43

William Shakespeare

Traduction Jean-Michel Déprats

Shakespeare, Œuvres Complètes,

Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade

Version inédite

 

Alexandre Martin-Varroy