De l'eau a coulé sous les ponts depuis les premières représentations de la pièce. Jouée environ cinq cents fois depuis six ans, elle a été aussi le miroir d'une époque qui a vu monter la frilosité et le mutisme complice devant la barbarie qui n'a cessé de venir. Car un néonazisme a vu le jour qui s'articule autour des mêmes notions que son prédécesseur : volonté d'exterminer les Juifs, suprématie d'une race, théorie du complot, haine de la démocratie, des femmes, de la culture, de la liberté. La bête se réveille, sous de nouveaux oripeaux. Face à elle, la "résistance" prend aujourd'hui un tour neuf : résister n'est pas une posture romantique idéaliste ; c'est assumer la liberté sans concession, vivre libre ou mourir.

 

Cette pièce n'est pas une simple accumulation d'actes de résistance. C'est une narration dont l'héroïne est la France. L'identité d'un peuple est narrative ; elle est cette narration autour de laquelle s'agrègent les hommes et les femmes qui ainsi font peuple. Tout peuple se reconnaît comme peuple parce qu'il se rassemble autour de moments fondateurs de son histoire. La fabrication du peuple de France est donc une entreprise narrative qui est moins l'oeuvre des historiens que des chroniqueurs littéraires.

Quand j'ai écrit Résister c'est exister, je voulais peindre une fresque de laquelle je bannissais l'épique et le patriotard. Une France où les immigrés traversent les frontières et prennent les armes par amour de la République. Une France où les petits et les pauvres donnent plus que les riches. Une France où affluent des Juifs prêts à verser leur sang pour l'idéal des Lumières qu'elle incarne. Une France où les ouvriers prennent les armes contre l'occupant et ses alliés du patronat.

Une France des humbles, des modestes et des sans-grades qui ont l'instinct très sûr de la solidarité et de la fraternité.

 

Voilà donc ma modeste contribution. Elle n'est pas celle d'un grand historien. Elle est celle d'un petit rêveur, qui raconte des histoires avec des bonnes femmes et des bonhommes. Mais il ne tient qu'à nous de comprendre ce spectacle comme ce qu'il est vraiment : un moment théâtral qui fabrique un peuple, un nouveau peuple de France, bigarré, épris de liberté, résistant et fraternel. Que j'ai rêvé ce peuple en 1941 et que celui-ci prenne corps enfin en 2015, c'est mon voeu le plus cher.

 

Alain GUYARD

Janvier 2015

 

Photo © Caroline Coste