Ce film de Dziga Vertov est prodigieux. Iconoclaste, vertigineux, il met en scène le peuple d'Odessa, dans son quotidien. C'est une société toute entière qui vibre au rythme d'une journée de travail, de ses joies, de ses peines. C'est un magnifique hymne à la vie, construit dans une virtuosité permanente, poussé par le principe de la « mise en abyme » chère à Vertov, ainsi que par son prodigieux travail de montage de l'image.

 

Ce film est un pilier de l'histoire du cinéma. Ses incessantes variations rythmiques ont inspiré nombre de compositeurs, qui ont déjà écrit une musique pour lui, tels que Pierre Henry et Michael Nyman, ceux-ci ayant adopté pour celui-ci des démarches plutôt « intellectuelles ».


J'ai souhaité pour ma part écrire une musique festive, au plus près des racines socio-culturelles des personnages du film.

 

Musique aux lignes mélodiques et aux harmonies qui évoqueront tantôt la Russie, tantôt la frénésie balkanique, tantôt le bassin méditerranéen. Musique utilisant notamment la fanfare, groupe timbral idéal associant les éclats simples des fêtes populaires aux parfums souvent pathétiques du dérisoire, et les voix, notamment d'enfants, véhicule par excellence de l'expression du sentiment humain.

 

Un mot au centre de mon inspiration: la sevdah, mot d'origine bosniaque qui incarne cette dualité passionnelle chère aux Balkans, où rires et larmes ne font qu'un.

 

Je n'ai voulu utiliser aucune langue préexistante, ne souhaitant pas enraciner l'œuvre dans un pays plus que dans un autre: l'âme populaire est son territoire, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest. J'ai donc inventé un « sabir » puisant ses sonorités dans les accents des cultures concernées.

 

Notre ambition est de créer un véritable ciné-spectacle, qui donne à voir autant sur scène que sur l'écran. Spectacle coloré, aux multiples rebondissements, où la musique, que j'écris en grande partie "cut au plan", s'efforce de donner au film une lecture inventive, au plus près des intentions du prodigieux visionnaire qu'était Dziga Vertov.


Gilles Tinayre
Paris, août 2009